À Couteaux Tirés
Production : 20th Century Fox Art Linson Productions Date de sortie USA : Le 26 septembre 1997 Genre : Aventure |
Réalisation : Lee Tamahori Musique : Jerry Goldsmith Durée : 117 minutes |
Le synopsis
Millionnaire érudit à la tête d’une fortune colossale, Charles Morse accompagne sa jeune épouse, Mickey, pour une séance photo délocalisée par Robert Green dans les vastes étendues enneigées de l'Alaska. Bien décidés à capturer l’essence-même de ce territoire sauvage, Charles, Bob et l’assistant de ce dernier, Stephen, décident de rendre visite à un Amérindien connaissant la région comme sa poche. Mais leur voyage ne se passe pas du tout comme prévu. Percuté par un vol d’oiseaux, leur avion s’écrase en effet au milieu de nulle part. Seuls face à la nature, les trois hommes doivent alors retrouver leur chemin et affronter tous les dangers, en particulier un ours kodiak qui suit leur trace. Pour ne rien arranger, Charles soupçonne bientôt Bob de vouloir l’assassiner afin de pouvoir vivre son idylle avec Mickey…
La critique
Depuis que le cinéma existe, certains thèmes sont devenus récurrents sur le grand écran. Parmi eux, figure notamment le combat de l’Homme face à la nature, un sujet magnifié en 2007 par l’émouvant Into the Wild de Sean Penn puis, en 2015, par le puissant The Revenant d’Alejandro González Iñárritu. Dans un tout autre style, nombre de cinéastes se sont quant à eux penchés sur la dualité pouvant exister entre un mari, souvent richissime, et l’amant de sa jeune épouse, à l’image d’Alfred Hitchcock qui, en 1954, réalise l’un de ses plus grands classiques, Le Meurtre Était Presque Parfait. En 1997, le réalisateur Lee Tamahori reprend le flambeau et décide de s’emparer à son tour de chacun de ces deux thèmes, pourtant très différents, afin de les faire s’entrechoquer dans son troisième long-métrage, À Couteaux Tirés.
L’idée de mettre en scène un adultère avec pour toile de fond les espaces enneigés du Grand Nord provient de l’imagination du scénariste David Mamet. Né à Chicago le 30 novembre 1947, l'auteur s’est fait un nom à Hollywood grâce aux scripts des films Les Incorruptibles (1987), Hoffa (1992), Ronin (1998) ou bien encore Hannibal (2001). Couronné aux Oscars pour les scénarios du (Le) Verdict (1982) et Des Hommes d’Influence (1997), il officie par ailleurs en tant que réalisateur, passant notamment derrière la caméra pour tourner Engrenages (1987), Parrain d’Un Jour (1998), Homicide (1991), L’Honneur des Winslow (1999) et Spartan (2004). Avec À Couteaux Tirés, Mamet fait le choix d’explorer plus en profondeur le thème de la masculinité qui transparaît déjà dans nombre de ses œuvres. Après s’être penché sur le monde de la justice, de la pègre, ou du syndicalisme, sans oublier diverses incursions dans les arcanes du pouvoir, c’est donc cette fois un poncif du cinéma qu’il fait sien en mettant en scène un homme d’âge mûr richissime devant lutter pour sauver sa vie face à un amant capable de tout pour lui ravir sa jeune et jolie femme. Initialement titré Bookworm, son traitement ne manque cependant pas d’originalité. Pour pimenter le tout, Mamet déplace en effet son intrigue au cœur d’une nature hostile dans laquelle un ours kodiak vient compléter le triangle amoureux.
Mêlant guerre psychologique et scènes d’action à couper le souffle, le scénario d’À Couteaux Tirés arrive sur le bureau du producteur Art Linson qui manifeste son intérêt. Originaire, comme David Mamet, de Chicago où il voit le jour le 16 mars 1942, il est devenu lui-même une figure respectée dans le milieu du cinéma grâce à des longs-métrages comme Fantômes en Fête (1988), Dick Tracy (1990), Blessures Secrètes (1993), Heat (1995), Fight Club (1999), Le Dahlia Noir (2006) ou bien encore la série Sons of Anarchy (2008). Il a par ailleurs déjà travaillé avec Mamet sur Les Incorruptibles (1987), Braquages (2001) et Spartan (2004). Avec À Couteaux Tirés, Linson produit son premier grand film au cœur de la nature sauvage. Cette première expérience, couronnée d’un certain succès, l’amènera à transformer l’essai avec la mise en chantier quelques années plus tard d’Into the Wild (2007).
Associé aux studios 20th Century Fox, Art Linson fait le choix de confier la réalisation du film à Lee Tamahori. Né à Wellington, en Nouvelle-Zélande, le 17 juin 1950, le cinéaste est devenu, avec ses premiers films, un spécialiste du grand spectacle. Après avoir débuté comme photographe puis technicien du son et enfin assistant réalisateur, il tourne L’Âme des Guerriers (1994), une fresque dépeignant la vie d’une famille maorie brisée, et grâce à laquelle il remporte le Prix du Meilleur Film à la Mostra de Venise. Attirant l’attention des producteurs hollywoodiens, il poursuit sa carrière aux États-Unis avec Les Hommes de l’Ombre (1996), Le Masque de l’Araignée (2001), Meurs un Autre Jour (2002), xXx² : The Next Level (2005), Next (2007) et The Devil’s Double (2011).
Initialement, le rôle principal de Charles Morse est offert à Robert De Niro avec qui Art Linson a déjà travaillé à plusieurs reprises sur Les Incorruptibles (1987), Nous Ne Sommes pas des Anges (1989), Blessures Secrètes (1993) et Heat (1995). Après avoir manifesté son intérêt, l’acteur décline toutefois pour se consacrer à un autre projet, Copland réalisé par James Mangold (1997). Au casting de Dick Tracy (1989), une autre production de Linson, Dustin Hoffman fait également partie des acteurs contactés, tout comme Harrison Ford, en vain. Finalement, le personnage revient à Anthony Hopkins qui renoue avec le genre du film d’action.
Né le 31 décembre 1937 à Margam, au Pays de Galles, Hopkins, qui fut jadis un piètre écolier, trouve sa vocation pour le métier d’acteur grâce à Richard Burton qui l’encourage à s’inscrire au Royal Welsh College of Music and Drama de Cardiff. Poursuivant son apprentissage à la Royal Academy of Dramatic Art de Londres, le comédien en herbe fait une deuxième rencontre décisive, celle de Laurence Olivier qui l’invite à rejoindre le Royal National Theatre. Rapidement lassé de jouer les mêmes rôles sur les planches, l’acteur voit bientôt la télévision et le cinéma lui tendre les bras. Débutant sur le petit écran dans La Puce à l’Oreille et au cinéma dans The White Bus, deux productions sorties en 1967, Anthony Hopkins parvient à se démarquer en enchaînant les succès. Véritable caméléon capable de tout jouer, il apparaît ainsi dans des films aussi variés que Les Griffes du Lion (1972), Magic (1978), Elephant Man (1980), Le Bounty (1984), Dracula (1992), Les Vestiges du Jour (1993), Légendes d’Automne (1994), Nixon (1995), Amistad (1997), Le Masque de Zorro (1998), Instinct (1998), Alexandre (2004), Wolfman (2010), Thor (2011), Hitchcock (2012), Les Deux Papes (2019), Une Vie (2023) et Mary (2024). Couronné aux Oscars pour son rôle d’Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux (1991) et celui d’Anthony dans The Father (2021), Anthony Hopkins est promu Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 1987. Anobli par la reine Elizabeth II en 1993, il possède son étoile sur le Hollywood Walk of Fame.
Pour faire face à Anthony Hopkins, une autre pointure est nécessaire pour le rôle de Robert (Bob) Green, offert à Alec Baldwin. Né à Massapequa le 3 avril 1958, l'acteur abandonne ses études de droit et de sciences politiques pour se lancer dans la comédie. Élève de Lee Strasberg, il débute modestement à la télévision avant de percer au cinéma avec Veuve Mais Pas Trop (1988), Working Girl (1988) et surtout Beetlejuice (1988) et À la Poursuite d’Octobre Rouge (1990) qui lui permettent de percer. Sa filmographie ne cesse ensuite de s’allonger avec Alice (1990), La Jurée (1996), Pearl Harbor (2001), Aviator (2004), Les Infiltrés (2006), Mission Impossible : Rogue Nation (2015), Brooklyn Affairs (2019)… Sacré aux Golden Globes et aux Emmy Awards pour la série 30 Rock, Baldwin voit cependant sa carrière être brutalement mise entre parenthèses après un accident de tir survenu le 21 octobre 2021 lors du tournage du film Rust.
Dans le rôle de l’épouse volage, le public retrouve le mannequin australien Elle MacPherson (Jane Eyre, Batman & Robin, Fashion Star). Harold Perrineau, Jr. (Roméo + Juliette, Matrix Reloaded, Lost : Les Disparus, From) campe pour sa part l’assistant de Bob, Stephen. Le vétéran L. Q. Jones (Le Cri de la Victoire, Dix Hommes Audacieux, La Horde Sauvage, Casino) prête ses traits à Styles, le propriétaire du chalet qui prévient Morse de la dangerosité potentielle des ours. Son ami, l’Amérindien Jack Hawk, est interprété quant à lui par Gordon Tootoosis (Au Nord du 60e, Légendes d’Automne, voix de Kekata dans Pocahontas, une Légende Indienne, Blackstone).
Un dernier « acteur » complète le casting, l’ours kodiak Bart the Bear. Étonnamment, l’animal est gratifié des remerciements de la production dès le début du générique de fin. Mieux, son nom apparaît en cinquième position avant même celui d’autres acteurs ! Né au zoo de Baltimore en 1977, le plantigrade est en effet à l’époque une vraie star hollywoodienne depuis son apparition dans le film L’Ours de Jean-Jacques Annaud (1988). Formé par le dresseur Doug Seus et son épouse Lynn, celui que beaucoup surnomment avec humour « le John Wayne des Ours » est également apparu dans Benji, la Malice (1987), Croc-Blanc (1991), L’Incroyable Voyage (1993), Légendes d’Automne (1994) et Meet the Deedles (1998), avant sa mort survenue le 10 mai 2000.
S’il peut paraître amusant de voir un ours élevé au rang de star, il apparaît indéniable que Bart est l’un des atouts majeurs d’À Couteaux Tirés. À une époque où l’usage de l’informatique est devenu systématique, transformant parfois certaines productions en bouillie numérique, il est en effet vraiment stimulant et impressionnant de voir les comédiens en face d’un véritable animal dont le dressage, incroyable, offre des scènes de combat absolument grandioses. Les acteurs eux-mêmes ont d’ailleurs plusieurs fois témoigné de leur respect d’avoir pu partager l’écran avec un tel spécimen. Anthony Hopkins, qui a croisé l’ours Bart lors des tournages de Légendes d’Automne et d’À Couteaux Tirés, l'a notamment considéré comme un véritable interprète qu’il a passé des heures à observer et à étudier. Souhaitant autant que possible ne pas être doublé lors des scènes de confrontation avec le kodiak, Hopkins était au moins aussi impressionné qu’Alec Baldwin qui, lui aussi, a exprimé son admiration en constatant à quel point l’ours était docile et excellemment entraîné.
Les confrontations entre les personnages et l’ours sont aussi impressionnantes que les décors du film. Là encore, au moment où les fonds verts et les écrans ont envahi les plateaux de tournage, il est juste sensationnel et franchement agréable de voir les comédiens déambuler dans le véritable Grand Nord. Organisées du 19 août au 22 novembre 1996, les prises de vues ont réellement été filmées dans la région d’Alberta, au Canada. Lee Tamahori a notamment posé ses caméras dans les Parcs nationaux de Yoho et de Banff. Certaines scènes ont également été mises en boîte au sein de la station de ski Fortress Ski Resort ainsi que dans la carrière de pierres Thunderstone Quarries, Ltd, au cœur des Rocheuses canadiennes. Choisis par les équipes du chef décorateur Wolf Kroeger, l’un habitué des tournages en extérieurs ayant déjà œuvré sur des films comme Popeye (1980), Rambo (1982), Le Dernier des Mohicans (1991), Le 13e Guerrier (1998), Le Règne du Feu (2001) et Prince of Persia : Les Sables du Temps (2009), les environs des villes de Golden, Canmore et Edmonton ont aussi servi d’arrière-plans, tout comme le Mont Assiniboine. Quelques décors intérieurs ont néanmoins été reconstitués dans les studios Allarcom d’Edmonton.
Présentés dans de très belles scènes contemplatives filmées depuis les airs, les grands espaces canadiens sont sublimés davantage encore grâce à la partition imaginée par Jerry Goldsmith. Pionnier du cinéma ayant appris le piano dès l’âge de six ans et l’écriture musicale dès ses quatorze ans grâce aux cours dispensés par son mentor, le maestro Miklós Rózsa, le compositeur possède l’une des filmographies les plus impressionnantes de la profession. Repéré grâce à la musique de la série télévisée La Quatrième Dimension (1960), Goldsmith a ainsi participé à la création de La Cité de la Peur (1959), La Canonnière du Yang-Tsé (1966), La Planète des Singes (1968), Patton (1970), Un Petit Indien (1973), Papillon (1973), Magic (1978), Alien, le Huitième Passager (1979), Star Trek, le Film (1979), La Nuit de l’Évasion (1982), Rambo (1982), Gremlins (1984), Baby... Le Secret de la Légende Oubliée (1985), Total Recall (1990), L.A. Confidential (1997), Mulan (1998), La Momie (1999) ou bien encore Les Looney Tunes Passent à l’Action, son dernier film avant son décès le 21 juillet 2004 à l’âge de soixante-quinze ans. Nouant une belle collaboration avec les studios 20th Century Fox, Jerry Goldsmith est nommé dix-huit fois à l’Oscar de la Meilleure Musique, remportant la précieuse statuette pour la partition de La Malédiction (1976). Travaillant main dans la main avec le réalisateur Lee Tamahori, Jerry Goldsmith sort quelque peu de sa zone de confort avec À Couteaux Tirés. Le titre Lost in the Wild, utilisé durant le générique de début et repris tout au long de film, est en particulier magnifique.
Distribution, scènes d’action, décors, musique… À Couteaux Tirés accumule les atouts. Bien sûr, beaucoup pointeront du doigt le caractère déjà vu de la situation. L’affrontement entre le mari et l’amant a été vu et revu au cinéma au fil des décennies. D’autres moqueront le côté caricatural de l’intrigue et le rôle des protagonistes principaux, des hommes « ordinaires » capables d’accomplir des actes extraordinaires, à commencer par une lutte intestine contre un ours gigantesque capable d’arracher une tête d’un simple coup de patte. Mais malgré cela, le long-métrage mérite d’être vu et apprécié pour ce qu’il est, un bon film d’action, qui ne demande pas de trop réfléchir, qui permet de voyager dans des territoires reculés, et ce tout en profitant d’un très bon suspense.
Comme d’habitude, Anthony Hopkins crève littéralement l’écran dans un rôle qui lui va comme un gant. L’acteur britannique possède la « tête de l’emploi » et sait mieux que personne incarner les personnages rigides et complexes. Offrant à Charles Morse un caractère aussi froid que les neiges du Grand Nord, il montre sa capacité à tout jouer, y compris des scènes d’action exécutées avec brio malgré ses soixante ans. Alec Baldwin est parfait dans le rôle de Bob, exact opposé de Morse. À lui aussi, son interprétation d’un homme volage, rieur et, dans le même temps, perfide, lui convient parfaitement. Le reste du casting peut apparaître plus terne, malgré les très belles performances d’Harold Perrineau et L. Q. Jones.
À Couteaux Tirés se déguste avec plaisir grâce à son script bien écrit et rythmé. L’histoire se dévore sans réels temps morts. Parfois même, certains moments semblent passer trop vite. Le spectateur éprouvera la satisfaction d’avoir voyagé au cœur de décors majestueux joliment mis en valeur par le directeur de la photographie Donald McAlpine (Predator, Jeux de Guerre, Madame Doubtfire, Moulin Rouge !, Le Monde de Narnia - Chapitre 1 : Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire Magique).
Voyant son titre original changé, Bookworm devenant The Edge, À Couteaux Tirés est présenté le 6 septembre 1997 lors du Festival international du film de Toronto. Il est ensuite distribué aux États-Unis à partir du 26 septembre 1997. Présenté dans quelques 2 351 salles, le long-métrage arrive sur les écrans français le 3 juin 1998. « À Couteaux Tirés est un superbe film d’aventure habilement écrit par David Mamet et réalisé avec verve et fureur par Lee Tamahori, note Janet Maslin dans les colonnes du New York Times. Photographié dans de splendides décors sauvages canadiens, le film parvient à mélanger dialogues acerbes et scènes d’action angoissantes ».
« À Couteaux Tirés ressemble à ces films d’aventure écrits par David Mamet, plaisante Robert Ebert du Chicago Sun Tribune. Rien d’étonnant à cela, puisque c’est Mamet qui l’a écrit. Celui-ci joue subtilement avec les clichés du genre. À Couteaux Tirés est typique de son œuvre, avec ses dialogues à contre-courant. Ses scènes-clés impliquent deux hommes qui se traquent mutuellement et auxquelles il faut ajouter le côté ironique de l’ours qui les pourchasse lui-même. Bien sûr, tout le monde sait déjà que l’assistant (Harold Perrineau) va évidemment mourir, vu qu’il est Afro-Américain. Mamet le sait et fait la satire de ce stéréotype. Son approche tout au long du film est un clin d’œil amusé aux conventions propres à ce genre d’histoire ». « À Couteaux Tirés allie le style Mamet avec le genre du film d’aventure pour donner un divertissement musclé, même s’il peut-être difficile de le prendre au sérieux », nuance Kenneth Turan dans le Los Angeles Times.
Obtenant des critiques globalement positives, À Couteaux Tirés parvient à révolter 7,7 millions de dollars lors de son premier week-end d’exploitation aux États-Unis. En fin de carrière, le long-métrage empoche 27,8 millions de dollars, auxquels s’ajoutent 15,4 millions de dollars de recettes à l’étranger, soit un total de 43,3 millions de dollars, un score suffisant pour rembourser son budget d’environ 30 millions de dollars.
Parfaitement interprété et magnifiquement filmé dans des décors spectaculaires, À Couteaux tirés est au final un bon divertissement qui, s’il peut apparaître caricatural, doit être apprécié pour ce qu’il est, à savoir un film d’action dans la plus pure tradition hollywoodienne.